Synthèse

Les développements qui suivent ne présentent en aucun cas des conclusions. Ils tentent seulement de donner un aperçu des principaux apports du travail scientifique de la mission archéologique franco-albanaise du Bassin de Korçë, dans l'état actuel des recherches.

L'occupation quasi-continue du site de Sovjan

La région du sud-est de l'Albanie, centrée autour du bassin de Korçë, a toujours été, de l'époque néolithique à nos jours, l'un des foyers de peuplement les plus dynamiques de toute l'Albanie, comme l’atteste le grand nombre de sites archéologiques. Cette continuité de peuplement et cette richesse archéologique s'expliquent avant tout par des conditions géographiques et climatiques particulièrement favorables.

Grâce aux fouilles menées depuis 1993, l'habitat de Sovjan apparaît comme l'un des plus anciens de tout le bassin, sinon le plus ancien, et en tout cas celui qui connu l'occupation la plus longue : la première installation remonte au début du VIIe millénaire av. J.-C. (Néolithique Ancien) et le site fut définitivement abandonné au VIIe siècle av. J.-C. Cependant, la séquence chronologique semble pour l'instant présenter une absence d'occupation au IVe et au IIIe millénaire, ce qui est peut-être dû à un déplacement de l'habitat.

L'apport des fouilles de Sovjan à la connaissance de l'Âge du Bronze

Les fouilles du site de Maliq, conduites dans les années 1960, avaient permis de définir pour la première fois, en termes chronologiques et culturels, les trois grandes étapes de l'Âge du Bronze en Albanie : le Bronze Ancien, le Bronze Moyen et le Bronze Récent. De ces trois étapes, la moins bien connue était incontestablement le Bronze Moyen, comme c’est du reste le cas dans tout le nord égéen (Macédoine, Thrace, Épire).

Or c'est précisément sur cette période que les fouilles de Sovjan apportent le plus d’éléments nouveaux : productions artisanales (récipients, outils en os, en pierre, en terre cuite, en bois, objets de parure, figurines…), structures architecturales en bois bien conservées (planchers, pieux, parois, maisons en clayonnage…) et restes organiques (ossements animaux, plantes, graines et fruits carbonisés, excréments fossilisés…). Toutes ces données fournissent des informations inédites non seulement sur la culture matérielle (qui était déjà partiellement connue) mais aussi sur les techniques architecturales, l’organisation de l’habitat, le milieu naturel (faune, flore), le mode de vie et de subsistance (agriculture, chasse, pêche, alimentation…) et l’ensemble des activités pratiquées par les habitants.

La chronologie

Pour dater l’Âge du Bronze albanais on ne disposait guère, jusqu'à présent, que des indications fournies par les objets importés – des régions égéennes pour la plupart – dont la chronologie est mieux établie. De tels objets (vases, armes et outils en bronze) ont été retrouvés dans des tombes de plusieurs tumuli albanais et, plus rarement, dans des sites d’habitat. Les fouilles de Sovjan ont été les premières a fournir, pour ces périodes, une séquence de datations absolues par le carbone 14, qui devraient être prochainement précisées par la dendrochronologie. Ainsi par exemple le début du Bronze Moyen, que l’on plaçait traditionnellement vers 1800 av. J.-C., remonte en fait, d’après les données des fouilles de Sovjan, aux alentours de 2000 av. J.-C., soit deux siècles plus tôt, comme dans le monde égéen.

La culture matérielle

Avant les fouilles de Sovjan, elle n'était guère envisagée qu'à travers deux grandes catégories d'artefacts : les vases en céramique et les objets en métal. Le reste de l'outillage était à peine évoqué, de même que les figurines, les objets de parure, etc. Dans les deux premières catégories, les données des fouilles de Sovjan permettent surtout d'enrichir les corpus et d'affiner les observations antérieures, notamment en matière de technologie où aucune étude systématique n’avait encore été menée. Dans les autres secteurs de l'activité humaine jusqu'à présent délaissés, comme la construction ou la fabrication des outils en pierre ou en os, leur apport est au contraire décisif : ces données constituent souvent notre première et unique source d'information. Les études sur la fonction des vases (par l’analyse chimique des substances organiques qui en ont imprégné les parois) et des outils (par l’examen au microscope des traces d’utilisation et par l’expérimentation) constituent aussi une approche nouvelle dans l’archéologie de l’Âge du Bronze albanais.

L 'un des domaines dans lesquels l'apport des fouilles de Sovjan s'avère décisif est l'architecture, et cela pour deux raisons. La première est que ces fouilles sont les premières, en Albanie, à être menées sur des surfaces assez étendues et avec des méthodes assez fines pour permettre l'identification et le dégagement de structures d'habitat, livrant ainsi des informations sur le plan des constructions, leurs dimensions et l'organisation de l'espace bâti. L'autre raison tient à l'état de conservation exceptionnel des éléments d'architecture en bois, conséquence de leur enfouissement en milieu humide, ce qui offre l'occasion d'entreprendre une étude technologique dans un domaine où nos connaissances étaient jusqu'à présent quasi inexistantes.

 

Paléoenvironnement : mode de vie et alimentation

L'interaction entre les populations préhistoriques et le milieu naturel était, en Albanie, un champ de recherche encore vierge lorsque nous avons commencé les fouilles à Sovjan. Aucune étude systématique de la géomorphologie, de la flore, de la faune, de l'évolution climatique, de l'impact de l'activité humaine sur les ressources naturelles, n'avait encore été entreprise dans cette région. C'est dire l'importance et le caractère pionnier du programme pluridisciplinaire d’études paléoenvironnementales lié aux fouilles de Sovjan, programme qui fait, dans une large mesure, l'originalité de notre mission. Si ses résultats actuels sont encore loin de nous donner une image claire des rapports entre l'homme et le milieu à l’Âge du Bronze, certains traits commencent à se dégager.

Ainsi par exemple, l'abondance du bois et la variété des essences arborées indiquent que le bassin de Korçë était densément boisé à l'Âge du Bronze. L'étude paléobotanique en cours a permis d'identifier un certain nombre d'espèces sauvages et domestiques, mais aussi de proposer des hypothèses sur la mise en culture des terroirs et son évolution au cours de l’Âge du Bronze. L’étude de la faune sauvage apporte des précisions sur le milieu environnant – où l’élément humide prédomine – mais aussi sur l’importance de la chasse et de la pêche, tandis que l’étude des espèces domestiques permet d’observer la permanence d’un mode de gestion des troupeaux caractérisé notamment par l’abattage d'animaux immatures. D'une manière générale, l'un des intérêts majeurs de la faune de Sovjan est qu'elle permet la caractérisation des modes alimentaires et des techniques d'élevage dans une aire géographique encore très mal connue de ce point de vue.

Les rapports avec le monde égéen

Quelques objets d'origine ou d'inspiration égéenne présents dans les niveaux de l'Âge du Bronze témoignent de rapports avec le monde égéen. Relativement rares, les plus anciens proviennent des couches datées du début du Bronze Récent, tandis que sur le site voisin de Maliq des connexions avec le monde égéen sont décelables dès le Bronze Moyen. Dans les deux cas il s’agit alors non pas d’objets importés mais d’imitations locales. Vers la fin du Bronze Récent, au contraire, le matériel d'origine ou d'inspiration égéenne est à la fois plus abondant et plus diversifié : outre la céramique – qui compte, cette fois, des vases mycéniens importés – on trouve quelques objets en bronze (couteau, doubles haches) et en os (épingles).

L’étude de ce matériel, et des trouvailles similaires faites dans d’autres sites albanais – surtout des tumuli –, suggère qu’il existe certes des relations entre le monde égéen et l'Albanie méridionale pendant l'Âge du Bronze, mais que ces relations ont un caractère à la fois marginal et intermittent. D’une manière générale, elles semblent motivées par des besoins d'ordre social plutôt qu’économique : la présence d’objets égéens, socialement valorisés, serait liée à l’émergence d’élites locales, soucieuses d’exprimer à travers eux leur statut dominant. Ces éléments font en tout cas figure de corps étrangers, n’exerçant aucune influence visible sur la culture locale, à la différence de ce que l’on observe plus à l'Est, en Macédoine centrale, région plus perméable à l’influence mycénienne.

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